Apprendre à manier un traineau

Lundi matin, je suis réveillé par le hurlement des loups dont les enclos ne sont pas très loin. Comment être plus en harmonie avec son environnement ?

Le rendez-vous est fixé à 8h pour une journée de formation et de découverte du traineau. LE grand moment ! Le véhicule qui nous amène à la base passe devant la maison du Père Noël, Ho ho ho ! Je ne savais pas qu'il avait déménagé le coquin ! A moins que ça ne soit une de ses résidences de vacances pour récupérer d'une soirée épuisante. Le lieu abrite quelques attractions et un parc de cerfs de Virginie.

A Aventuraid, nous récupérons notamment une paire de bottes. C'est pour les cadeaux du Père Noël ou pour l'activité ? A priori pour l'activité malheureusement ... Puis en un quart d'heure environ, on reçoit toutes les consignes qui vont nous éviter d'être mordus, coupés, blessés, de faire un arrêt cardiaque, de se faire endommager les affaires ou les vêtements, de se noyer ... et surtout de maîtriser le traineau. Le maître-mot est "fermeté bienveillante". Pour appuyer ces explications sur la constitution d'un traineau, la ligne de trait, l'attelage et l'attitude avec les chiens, Julien nous fait des démonstrations sur une maquette puis nous explique le harnachement des chiens sur une peluche. Puis il annonce : "une fois sur le traineau, vous aurez de toute façon tout oublié".

Ma maternité

La seconde étape est le passage à la pratique. On récupère les traineaux, chacun le sien ce qui est vraiment génial. Puis, Romain, le guide de F. et moi, nous donne un petit papier énumérant nos chiens respectifs. 4 par personne. Nous formerons deux groupes et donc Julien prendra en charge le Club des Cinq.

Les traineaux

On peut avancer les traineaux jusqu'au chenil et là tout va devoir s'accélérer car les chiens ont compris qu'il allait y avoir un départ et l'excitation va s'amplifier de plus en plus. Sachant qu'il y a 70 chiens à la base, ça créé un sacré vacarme. Comme l'autre groupe part en premier, Romain nous présente nos chiens. Mon équipe se compose de Koïva, la plus petite chienne du chenil, en binôme avec Malik pour l'avant, Kuba et Itak à l'arrière. Ma paire de devant est constituée de deux bosseurs paraît-il tandis que derrière, ce sont des "tracteurs", 2 des 5 animaux les plus massifs et puissants du chenil. 55kg d'excitation à canaliser ...

Préparatifs de départ

Pendant ce temps-là, nos compagnons tentent d'enfiler les harnais à leurs animaux et nous allons les imiter ensuite. Effectivement, les consignes sont loin et une petite piqûre de rappel sur un spécimen vivant nous fait le plus grand bien. Il y a toutefois plusieurs comportements : les chiens qui vous aident à mettre le harnais en mettant la tête dans le bon trou puis en vous donnant leurs pattes, ceux qui se prennent pour Skippy le kangourou dans le seul but de vous lécher le visage lorsqu'ils ne vous le percutent pas avec élan, ceux qui sont amorphes et attendent que ça se passe, enfin ceux qui sont trop excités ou filous pour être bien ordonnés dans leur comportement et ne nous aident donc pas vraiment. La première fois c'est plutôt impressionnant ! Mais je les aime déjà tous surtout Artik, un mâle aux yeux vairons (de couleurs différentes) et ma mignonne et affectueuse Koïva.

Artik

Une fois harnachés, vous soufflez déjà comme si vous étiez au sommet de l'Everest mais il reste encore la partie la plus épuisante : conduire le chien attelé au traineau en évitant ceux du même sexe pour ne pas provoquer de bagarre. Et ils sont petits mais parfois costauds ! Alors pensez aux colosses de 55kg ... Au 2ème chien attelé (parce qu'on vous aide aujourd'hui par compassion), vous êtes plus épuisé qu'après un tour du monde à cloche-pied sur la ligne de l'Equateur. La température est d'un coup passée de -2°C au thermomètre à près de +30° ou +40° ressentis.

La tension continue cependant de monter pour les chiens qui piaffent d'impatience, tirent comme des malades sur la ligne de trait et gémissent à n'en plus finir. Il ne va pas falloir tarder à les lâcher en levant l'ancre mais en attendant, elle mord solidement le sol et on met tout notre poids sur le frein. Le signal du départ est donné. Je me baisse pour lever l'ancre, la secousse est énorme et brutale : toute l'énergie animale déployée arrache le traineau de son emplacement et vous avec. La sensation est intense tout comme la décharge d'adrénaline pour la première. Et puis rapidement le premier virage se présente. Zut, qu'est-ce qu'il faut faire déjà ? Le temps que vous réagissiez, le traineau se renverse et vous éjecte dans la neige comme tous vos prédécesseurs. Je lâche prise et le traineau file quelques mètres avant de s'immobiliser. La leçon est rentrée...

Encore une poignée de mètres plus loin, un virage un peu serré se rapproche à son tour. Il faut tirer avec tout son poids vers l'extérieur. Mais je ne tire pas assez et me paye un arbre. Cette fois le traineau est bloqué, couché. Les chiens continuent de tirer comme des forcenés. Je les arrête le temps de nous remettre en ordre de marche. Après mon tour du monde à cloche-pied et ces deux "raclées", je suis rincé mais beaucoup d'automatismes sont mémorisés : à la différence de tous mes collègues néo-mushers, je ne m'en prendrai plus de "vraies" du séjour.

Mais ces ratés ont un prix : une légère défiance des chiens qui doivent commencer à voir en moi un Gaston Lagaffe qu'il aurait mieux valu éviter. Je pars de bas et vais continuer aujourd'hui mais je saurai gagner leur confiance et leur estime à la longue. En tout cas, je ferai tout pour. Comme le dit Romain : "Aujourd'hui, c'est la journée pour faire toutes les erreurs". Alors chacun de nous ne se prive pas.

Autre grosse difficulté du départ, la maîtrise de l'arrêt total de l'attelage : soit on atterrit dans les jambes du musher de devant (rare), soit les chiens avancent encore bien qu'on soit sur le frein. Romain n'hésite pas à nous passer de bons savons pour le bien-être des chiens. Les vacances ne sont pas toutes roses mais que de sensations ! Et gérer son allure est également délicat parce que je ferme la marche et rattrape F. dans les montées en courant et poussant le traineau pour soulager mes coéquipiers canins.

La conséquence, c'est qu'on a tous tendance à utiliser un peu trop le frein à main en urgence pour ralentir ou s'immobiliser. C'est plutôt violent et provoque des à-coups crevants pour les chiens. F. et moi cassons ainsi un de nos élastiques qui servent d'amortisseurs entre la ligne de trait et le traineau. Alors pour compenser un minimum ces désagréments et erreurs de débutant, je prodigue des encouragements très réguliers.

Pendant ce temps, nous traversons une première fois une large rivière glacée : la Mistassini. Les deux groupes se séparent ici pour aujourd'hui. Nous prenons la direction de Grande Savane. A chaque instant, nos 5 sens sont en alerte pour gérer au mieux le convoi, notre traineau, nos 4 chiens et notre propre position sur les patins et/ou le frein. Nous longeons deux surfaces blanches correspondant à des lacs ou étangs. Entre les deux, il y a un dénivelé très net sur peu de distance : un barrage de castors et de l'autre côté de l'étendue aquatique, une hutte des mêmes animaux. En hiver, ils parviennent à se déplacer uniquement sous la glace parce que leur "habitation" reste partiellement à l'air libre et leur permet donc d'accéder à l'oxygène dont ils doivent avoir besoin.

Au fil de la progression, la densité des épineux se fait de plus en plus faible autour des traineaux. On peut enfin commencer à lever la tête pour apprécier plus souvent le paysage.

La végétation s'espace

 

Autour de midi, nous atteignons une grande tourbière. C'est là que nous allons pique-niquer aujourd'hui. A l'arrêt, il faut planter solidement l'ancre pour immobiliser sa composante du convoi, puis attacher les chiens de tête au traineau de devant. Une fois cette opération réalisée, nous passons quelques minutes avec les chiens pour les remercier individuellement de leur travail. Cette pause ne doit pas trop s'éterniser pour les laisser s'endormir. Eux ne mangent pas le midi et ne boivent pas plus car, en courant, ils se désaltèrent avec de la neige.

Les chiens au repos

Romain a déjà enfilé ses raquettes et part abattre trois arbres morts pour monter le feu. Avec F. il s'occupe également du débitage parce que je ne suis pas très doué. Alors je me charge plutôt de l'allume-feu : brindilles aujourd'hui, écorces de bouleaux d'autres jours.

Romain abat un arbre pour le pique-nique

Le feu démarre, les grillades et la soupe cuisent, les chiens récupèrent et nous profitons de températures printanières. Après une heure d'arrêt, la consigne est donnée de tout remballer en faisant le moins de bruit possible, surtout avec les couverts. Lorsque les chiens vont se rendre compte qu'on part, il va falloir aller extrêmement vite car ça va être presque la même impatience furieuse que ce matin.

Un aboiement déchire le silence, rapidement suivi par d'autres. Le chrono est lancé. On appuie de toutes nos forces sur les freins en attendant que Romain démarre. Nos chiens tirent déjà mais en vain. F. part en second puis je lève l'ancre à mon tour quelques secondes après. Le traineau bondit sèchement et immédiatement. Il vaut mieux être bien accroché avec la main qui n'ôte pas l'ancre !

Les chiens piquent un gros sprint sur une bonne centaine de mètres puis l'excitation extrême retombe. On peut à présent envisager de faire demi-tour pour rentrer. Romain chausse les raquettes pour faire une trace dans la haute poudreuse sur les bas-côtés, les traineaux suivent. Le danger est que des chiens se croisent et s'attaquent, ce qui est quotidien quand il fait froid (pas aujourd'hui). Alors, le cercle décrit est assez large.

L'opération est réalisée avec succès : nous retrouvons tous la piste sans heurt. Les traineaux filent à nouveau par la même piste que ce matin. Avec la "chaleur" inhabituelle, les chiens souffrent semble-t-il et ils sont plus distraits. Cela se traduit par une tendance à marquer le territoire, ce qui est à proscrire ! Au barrage de castors, nous bifurquons pour emprunter une piste forestière d'abord assez large puis étroite donc plus technique.

 Piste large

 Dans le virage qui assure la transition entre les deux, l'angle est sévère. Je ne parviens pas à m'éloigner suffisamment de la corde et le traineau bascule à 45°. Ayant anticipé, je saute à l'extérieur du virage, cours parallèlement à l'attelage délesté de mon poids et le récupère à la sortie de la courbe.

Sur le petit sentier, la conduite nécessite davantage d'efforts pour guider le traineau et ne pas se payer les arbres. Je réussis pas trop mal. Egoïstement, je passe un bon moment, réalisant pleinement que je vis une grande expérience avec un moyen de locomotion typique de la forêt canadienne. Et pendant que je savoure l'instant, les chiens continuent  de peiner sous la chaleur. Alors, dès que c'est possible c'est-à-dire dans la moindre petite montée, je les aide en descendant du traineau et en courant à côté tout en le poussant. De temps en temps, une jambe s'enfonce dans la neige jusqu'au genou voire jusqu'au bassin et ce n'est qu'en s'accrochant à l'arceau de notre "véhicule" que l'on parvient à se dégager sans rester planté là tel un nouvel arbre. La même mésaventure arrive également aux animaux et il faut alors freiner le traineau pour pas qu'il ne les percute. L'expérience est traumatisante lorsqu'elle ne peut être évitée. Ainsi, J. nous a raconté qu'un de ses chiens a pris le bumper (tige noire courbée à l'avant du traineau faisant office de pare-chocs) dans les fesses au cours de cette journée. Il n'a plus travaillé de la journée et a été marqué moralement plusieurs jours.

Piste étroite

La fin de parcours, notamment après la nouvelle traversée de la rivière, est pénible. Gilles a amené les chiennes en chaleur pour une promenade pendant notre absence et presque tous les mâles du convoi s'arrêtent abruptement et régulièrement pour renifler. Il faut faire attention à ne pas les percuter donc la vigilance est maximale. Et mes ordres ne sont même plus écoutés en dehors de Koïva, ma femelle.

Par contre un point me satisfait : il y a à nouveau un nid de poule dans un virage où le traineau risque de se renverser. Alors que F. échoue, je réussis à prendre suffisamment à l'extérieur pour franchir l'obstacle sans encombre et sans m'éjecter. Techniquement, il faut pour cela mettre tout son poids et tirer de toutes ses forces dans la direction opposée au virage. Les patins se soulèvent au lieu de plonger dans le trou ou alors le traineau dévie de sa trajectoire pour dessiner un arc-de-cercle plus large.

Nous parvenons au camp de base en même temps que l'autre groupe. En attendant qu'ils détèlent leurs chiens, je remercie les miens à la fois individuellement et collectivement. Puis, nous avançons un peu les traineaux, les arrimons solidement et commençons à détacher nos compagnons : d'abord ceux de derrière puis ceux de devant. Certains ont juste à être lâchés pour rentrer chez eux. D'autres doivent être retenus pour ne pas se jeter sur des rivaux du même sexe. C'est physique, mais moins que ce matin ! Quand tout le monde est attaché, le chenil entier pousse un long hurlement, concerto a cappella à 70 voix : l'esprit de meute.

Retour au chenil

Pendant ce temps, nous préparons les traineaux pour le lendemain en rajoutant une housse étanche pour le transport des bagages et équipements pour nos 4 jours en autonomie. Nous faisons l'état des lieux pour évaluer les pièces à changer (pour F. et moi des élastiques amortissants les à-coups sur la ligne de trait). On termine par le choix des raquettes : nous optons pour des huronnes. Tant qu'à vivre une telle expérience autant la vivre à bloc !

Raquettes huronnes

Pendant que le Club des Cinq va se ravitailler au village, notre groupe découvre les chiens retraités, chômeurs ou malades. Le retraité a travaillé son temps et termine sa vie paisiblement avec uniquement des promenades mais plus de traineau. Le chômeur est un chien qui s'essouffle trop vite lorsqu'il tire un traineau. C'est le cas de Chipie, la soeur de Kuba, Kapa et Kraken. Enfin, il y a les chiens malades comme celui que je caresse qui a un cancer malin. Il sera abattu avant de trop souffrir si besoin il y a.

Durant cette revue des troupes, on s'aperçoit de la fatigue d'une partie de ceux qui sont sortis aujourd'hui. Morceaux choisis :

Au bord du chenil, un enclos abrite Crao, un loup "domestiqué" qui sort courir avec les chiens restants ici la journée. Il est possible d'entrer dans sa cage mais sa tendance à me prendre pour un jouet à mordiller qui fait "kouik-kouik" me fait rapidement ressortir.

Crao

Pendant que F. prend rapidement des nouvelles du monde, j'assiste à la préparation du repas des loups qui habitent près de notre hébergement. Il s'agit de blocs de 40kg chacun totalement gelés. Et ces morceaux impressionnants partagent la chambre froide avec une myriade de castors. Nous retournons ensuite à la chambre d'hôtes pour admirer les congénères de Crao. Pendant ce temps-là, les motoneiges parties avec la viande par un autre chemin à travers la forêt se coincent dans la neige. Nous les attendons donc en admirant pendant une vingtaine de minutes les trois enclos : 1 pour les loups gris très craintifs et 2 pour les loups arctiques. L'un est occupé par une meute, l'autre par une fratrie de 4 femelles et 1 mâle davantage "apprivoisés".

 

 

En attendant le dégagement des motoneiges, certains font de la bouée : la tête en avant sur une piste forestière. Je passe mon tour souhaitant faire du traineau à chiens dans les prochains jours.

Descente en bouée

Nous rentrons ensuite dans notre hébergement et ressortons à quelques-uns pour le nourrissage des fauves vers 18h30. Il va rapidement déraper : Raphaël dépose un premier bloc de viande dans l'enclos de la meute. Le mâle dominant est à proximité. Leurs regards se croisent. Alors que Raphaël revient avec un second bloc, l'animal lui attrape la main, la transperce de ses dents et ne lâche plus prise. C'est la panique ! Seule l'intervention de Romain, encore lucide, va régler la situation : il se met à taper le loup à coups de pied pendant que Raphaël toujours pris au piège se rapproche du sas de sortie. Lorsqu'il peut enfin se réfugier dans ce dernier lieu sauf, le loup lâche la main saignante pour saisir en une fraction de seconde la botte de Romain. Celui-ci parvient à se libérer de sa chaussure (que le loup emporte) avant de fermer la grille. Ils sont saufs ! L'épisode a duré très peu de temps mais nous choque pour la soirée : c'est le sujet de conversation. Raphaël part quant à lui à l'hôpital à 40km où on lui posera des points de suture.

Repas dans la fratrie

Gilles le chef de l'entreprise rentre dans l'enclos armé pour récupérer la botte et effrayer le loup. Sans succès. L'animal est parait-il un peu schizophrène et a pris le regard de Raphaël pour un défi. Par cet acte et après une nuit de réflexion, nous avons appris le lendemain qu'il venait de signer son propre arrêt de mort.

Dans l'autre enclos de loups arctiques, les relations de la fratrie sont également tendues avec l'arrivée de la nourriture. Les loups qui tout à l'heure nous léchaient les mains entretiennent maintenant une relation de dominant/dominé qui se reflète à travers l'ordre établi pour accéder au repas. Dans la hiérarchie, il y a le couple alpha qui dirige la meute, un couple bêta puis le reste de la meute dont un souffre-douleur, ce dernier se mettant par exemple sur le dos pour afficher sa soumission.

Relations dominant-dominé

 

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